Les Frères d’Astier de La Vigerie, Français libres
Emmanuel Rondeau,
éditions Tallandier, 536 p. - 25,20 €
Au sein de l’Ordre de la Libération, les fratries sont rares, et généralement limitées à deux (Jacques et Bernard Hébert, Horace et Jean-Pierre Mallet, Dominique et Pierre Ponchardier, Arnaud et Marcel Langer). Une seule atteint le chiffre trois : les d’Astier de La Vigerie. Et cette exception se double d’une singularité :chacun des trois frères est entré en Résistance sur des théâtres différents. François, l’aîné (56 ans en 1940), général d’aviation, a rejoint Londres en novembre 1942. Henri, journaliste, son cadet, proche de l’Action française (43 ans en 1940), a été l’une des figures de la Résistance algéroise, et il a pris une part active à l’élimination de l’amiral Darlan avant de créer les « Commandos
de France ». Emmanuel, le benjamin (40 ans en 1940), proche des communistes, a créé l’un des trois grands mouvements de la Résistance intérieure (« Libération ») avant d’être nommé commissaire à l’Intérieur du CFLN. Trois parcours différents, mais une seule motivation : non à Pétain, non à Hitler. Ils furent jusqu’au bout « des aristocrates indifférents que rien ne peut courber » décrits par Lucien Bodard.
Des trois frères, c’est Emmanuel qui prendra la lumière après la guerre. Auréolé de son premier rôle dans
la Résistance et de ses fonctions de commissaire à l’Intérieur du CFLN à la Libération, auteur de « La Complainte du partisan » rendue célèbre par Leonard Cohen et Joan Baez, il mènera une triple carrière de député « progressiste », de journaliste (de « Libération » à « L’Evénement du Jeudi ») et d’historien (Sept fois sept jours, Sur Staline, De la chute à la libération de Paris).
Commandant des Forces françaises en Angleterre à la fin de la guerre, François sera nommé ambassadeur au Brésil avant
de fonder l’Union gaulliste après le départ de de Gaulle, puis une association destinée à lutter contre les excès de l’épuration :
(« Défense des libertés françaises ») : « Pour lui, écrit Emmanuel Rondeau, il ne s’agit pas simplement d’arrêter les excès,
mais de réparer les torts commis au nom de la Résistance. »
Membre de l’Assemblée consultative d’Alger, Henri prend ensuite la direction d’une agence de presse et d’un journal, « L’Etoile du soir »,
fonde une association caritative, avant de disparaître prématurément en 1952. « Il avait un grand talent pour contourner ses échecs,
dira de lui un de ses cousins. C’était un esthète qui aimait monter des coups, pour le panache. »
Petit-fils d’Henri, disposant de toutes les archives familiales, d’une plume alerte et précise, Emmanuel Rondeau était bien placé
pour rétablir l’équilibre entre ces trois grandes figures de l’épopée française libre. « Les frères d’Astier ont pris leurs responsabilités,
habités d’un sens aigu du devoir, écrit-il. Dans un contexte si confus, ou pour d’autres trop clair, ils ont été confrontés au même
dilemme que chaque Français, mis au défi chaque matin de choisir son camp dans les petites comme dans les grandes décisions. […]
Occupant une place que personne ne leur avait préparée, ils ont pallié les défaillances des autres. » FRANÇOIS BROCHE